Sommes-nous tous menés par notre Légende Personnelle ?

Qui est Paulo Coelho ?
Paulo Coelho est né le 24 août 1947 à Rio de Janeiro, au Brésil. Issu d’un milieu modeste, il sait rapidement qu’il veut être écrivain, et ce, contre l’avis de ses parents, qui vont le faire interner, à trois reprises, en hôpital psychiatrique.
Dans les années 1960, il découvre le mouvement hippie et l’intègre corps et âme. Tant est si bien que même à la fin du mouvement, la spiritualité, l’ésotérisme et ce qui prendra le nom de New Age, restent des sujets qui l’intéressent très fortement. Cela l’emmènera à participer à des expériences spirituelles ainsi qu’à des rituels associés à la croyance en la magie noire1.
C’est en 1987 qui publia son premier ouvrage, Le Pèlerin de Compostelle, mais c’est avec la publication de L’Alchimiste, l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui, en 1988, qu’il a connu une renommée internationale. Ses ouvrages ont pour particularité d’être empreints des croyances de l’auteur qu’il diffuse auprès de ses lecteurs.
L’Alchimiste
L’Alchimiste, de son titre original O Alquimista, est un conte philosophique écrit par Paulo Coelho et paru dans sa version originale, en portugais en 1988, puis en version française, en 1994, aux éditions Anne Carrière. L’auteur estime la vente de son livre à hauteur de 150 millions d’exemplaires, en 80 langues différentes, le tout en ayant reçu 115 récompenses et prix internationaux.
Dans cet ouvrage, l’auteur se donne pour mission d’évoquer et d’expliquer aux lecteurs ce qu’il considère être les quatre clés de l’Alchimie, à savoir : « Les Signes », « l’Âme du Monde », « La Légende Personnelle » et le « Langage Universel », sans jamais réellement mettre en avant son caractère ésotérique. En effet, le lecteur découvre ces concepts au travers d’une histoire, d’un conte, pouvant donner l’impression à ce dernier qu’il lit un roman, sans que cela soit véritablement le cas, selon les propos de l’auteur lui-même au sujet de son livre.
Résumé
Dans L’Alchimiste de Paulo Coelho, le lecteur suit les aventures d’un berger ayant vendu son troupeau pour partir à la recherche d’un trésor, en Égypte, à la suite d’un conseil du roi de Salem. Lors de son périple, il rencontre différents personnages qui vont constituer pour lui un apprentissage des concepts alchimiques. Et ce, jusqu’à sa rencontre avec un véritable alchimiste, rencontré dans une oasis, qui le mènera jusqu’à son trésor, pour réaliser sa Légende Personnelle. Tout l’ouvrage repose sur la révélation suivante : chaque être humain a une Légende Personnelle qu’il se doit de réaliser au cours de son existence.
Tout ce périple est un prétexte à l’auteur pour expliquer aux lecteurs les principes alchimiques selon lui, ainsi que pour diffuser des idées proches du New Age et du développement personnel. L’Alchimiste constitue, ainsi, un précurseur moderne du développement personnel grand public, dans le sens où les concepts alchimiques sont enrobés dans un conte. Une manière qui est encore utilisée aujourd’hui pour vendre ou diffuser des idées ésotériques sous couvert de fiction, que l’on nomme le roman initiatique2.
« L’histoire de l’alchimie est celle de la magie contre la science, du secret et du symbolisme et de la quête d’une compréhension menant à la transformation. Les alchimistes étudièrent la nature de la matière, et tentèrent de transformer des métaux en or. Ils cherchaient la perfection du corps et de l’âme. »3
Histoire de la magie, le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, Collectif
A la découverte de l’Alchimie
L’Alchimie est une discipline, héritée de l’hermétisme, dont les praticiens cherchent à produire la pierre philosophale4, qui permettrait la transmutation, c’est-à-dire la transformation, d’un métal comme le plomb en or, ainsi que de vivre très longuement et en bonne santé.
« J’ai appris cette science de mes aïeux, qui l’avaient apprise de leurs aïeux, et ainsi de suite depuis la création du monde. En ce temps-là toute la science du Grand Œuvre pouvait s’inscrire sur une simple émeraude. »5
Dans cet extrait, Paulo Coelho fait référence à la Table d’Émeraude, attribuée au légendaire Hermès Trismégiste, qui recèlerait des secrets alchimiques et des concepts hermétiques. La plus ancienne version que nous retrouvons de ce texte, composé de formules allégoriques, est un texte arabe daté entre le VIe et le VIIIe siècle6 et qui serait la retranscription manuscrite d’idées et concepts transmis par tradition orale jusqu’alors. L’un des concepts les plus importants de l’hermétisme est la croyance en un esprit unifiant l’univers et tout ce qu’il renferme, « l’être humain était un microcosme de l’univers, lui-même étant le macrocosme »7. Cette idée est encore très présente dans le New Age et le développement personnel, sous une autre forme, à savoir que nous formerions un Tout.
Resté longtemps de côté, c’est la période de la Renaissance, allant du XIVe au XVIe siècle, qui donne un second souffle à l’hermétisme. Les élites italiennes, dans un premier temps, se tournent vers ces textes anciens qui prenaient la poussière dans les bibliothèques et qui avaient été quelque peu oubliés, redécouvrant ainsi des ouvrages comme les Hermetica. Ces redécouvertes vont avoir pour conséquence d’influer sur la littérature et sur les recherches de l’époque.
Ainsi naquit l’alchimie, inspirée de ces textes anciens auxquels s’ajoutèrent de nouveaux savoirs et symbolismes. Même si certains alchimistes, permirent de poser les premiers jalons des travaux en laboratoire dans les domaines de la chimie et de la médecine, « ils étaient fréquemment considérés comme des charlatans qui dupaient les crédules en leur promettant des richesses. »8
« Au début du XVIIIe siècle, la science moderne émergeait et l’on qualifia d’alchimistes ceux qui visaient des objectifs magiques non scientifiques »9
Histoire de la magie, le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, Collectif
Alors que penser de l’Alchimiste de Paulo Coelho ? Quels sont les concepts alchimiques développés dans ce livre et sont-ils validés ou infirmés par les données scientifiques ? Notre quotidien est-il plein de signes que nous devons interpréter ? Sommes-nous tous déterminés par la réalisation de notre Légende Personnelle ? Les thématiques abordées par l’auteur sont-elles innocentes ou peuvent elles représenter un risque pour les individus ? Enquêtons !
La Légende Personnelle
Tout au long de son conte, Paulo Coelho, raconte l’histoire d’un berger, qui, faisant le même rêve deux fois, consulta une voyante10 et rencontra le roi de Salem. Tous deux lui indiquent que ce rêve constitue sa Légende Personnelle et qu’il doit tout faire pour le réaliser. En l’occurrence, ici, il s’agit de la découverte d’un trésor qui serait enfoui au pied des Pyramides.
L’interprétation des rêves que nous trouvons au début de l’ouvrage n’est pas un passe-temps récent. En effet, on en retrouve les plus anciennes traces dans les oracles de la Grèce Antique. Pour obtenir des réponses à des questionnements existentiels, les personnes se rendaient dans les temples afin d’y rencontrer des prêtresses, dont le rôle étaient de livrer les réponses des dieux au travers de l’interprétation des rêves. Le plus célèbre d’entre eux étant le temple d’Apollon à Delphes.
Aujourd’hui, la science, et notamment des études effectuées à la Salpêtrière11, considère que l’une des fonctions du rêve est de se préparer à l’arrivée d’un événement proche. Il aurait pour fonction, également d’alerter, mais pas de témoigner de choses à réaliser dans sa vie ou de Légende Personnelle.
Paulo Coelho, décrit la Légende Personnelle de la manière suivante :
« C’est ce que tu as toujours souhaité faire. Chacun de nous, en sa prime jeunesse, sait quelle est sa légende personnelle. A cette époque de la vie, tout est clair, tout est possible, et l’on n’a pas peur de rêver et de souhaiter tout ce qu’on aimerait faire de sa vie. Cependant, à mesure que le temps s’écoule, une force mystérieuse commence à essayer de prouver qu’il est impossible de réaliser sa Légende Personnelle. »12
Selon l’auteur, chaque être humain, à la naissance, se voit « attribuer » une Légende Personnelle et toute sa vie va être déterminée à la réalisation de celle-ci. Néanmoins, il serait plus facile de la réaliser dans sa prime jeunesse, car une fois adulte, une force pousserait les individus à la rejeter, par manque de temps, par manque d’argent, par conformisme social, par exemple.
C’est ce que l’on nomme la pensée magique :
« La pensée magique est une tentative d’échapper à l’angoisse de l’inconnu (« mieux vaut être dans l’erreur que dans l’incertitude ») et au conflit intérieur. En établissant un lien de causalité entre deux événements indépendants, on a l’impression de les prévoir et de les contrôler, ce qui est rassurant.« 13
Brigitte Axelrad
En clair, Paulo Coelho nous explique que si nous désirons quelque chose suffisamment fort, comme la réalisation de notre Légende Personnelle « tout l’Univers conspire à te permettre de réaliser ton désir. »14 Dans la mouvance New Age, ce concept porte le nom de la loi de l’attraction.
Nous avons déjà eu l’occasion de parler de cette notion dans mon article dédié à l’ouvrage de Maud Ankaoua, Kilomètre Zéro, mais rappelons ici ce qu’en pense la science à ce sujet.
Les sciences humaines et sociales, entre autres, nous indiquent que la réalisation de nos désirs relèverait davantage de ce que l’on appelle la prophétie autoréalisatrice.
Ce concept, introduit par les sociologues américains Robert King Merton et William Isaac Thomas, désigne « une situation dans laquelle quelqu’un qui prédit ou s’attend à un événement, souvent négatif, mais aussi parfois positif, modifie ses comportements en fonction de ses croyances, ce qui a pour conséquence de faire advenir la prophétie »15. Il n’y a rien ici qui relève de la pensée magique. Au contraire, il s’agit seulement d’un changement de comportement que nous opérons face à une situation et qui a pour conséquence de faire advenir ce que nous avions annoncé. Par conséquent, ce que Coelho attribue à « l’Univers », s’explique en réalité par nos propres comportements.
Néanmoins, cette croyance n’est pas sans risque pour l’intégrité de la psyché. En effet, si votre Légende Personnelle se réalise, bravo, l’auteur de l’ouvrage avait raison et vous êtes allez au-delà des contraintes qui vous empêchaient de l’accomplir ! Or, si elle ne se réalise pas, c’est de votre faute, puisque vous n’avez pas suffisamment manifesté votre désir. Cet élément peut avoir des conséquences dramatiques sur la psyché des individus, d’autant que l’existence de la Légende Personnelle n’a pas été démontrée, pouvant entraîner une culpabilité, de l’anxiété et peut, dans certains cas, engendrer une dépression.
Cependant, Paulo Coelho ajoute un critère permettant de protéger le concept de la Légende Personnelle. En effet, si cette dernière ne se réalise pas c’est notamment, parce qu’on n’aurait pas réussi à interpréter les Signes.
Les Signes
« Tout est signe […] L’univers est en fait une langue que tout le monde peut entendre, mais que l’on a oubliée. »16
Dans cette citation de L’Alchimiste, on retrouve un sophisme17 du nom de l’appel à la tradition. Il s’agit d’un « argument fallacieux qui joue sur l’idée que l’ancienneté d’une théorie ou d’une assertion étaye sa vérité »18, en bref : si c’est ancien, c’est vrai, ou une tradition est forcément juste ou bonne pour l’être humain, car elle a toujours été. Or, ce qui est ancien est bien souvent dépassé par de nouvelles découvertes, de nouvelles connaissances. Et c’est, notamment, le cas pour l’interprétation des signes.
Tout comme pour l’interprétation des rêves, voir un message des dieux dans un vol d’oiseaux, un lancer d’osselets, etc. était aussi une pratique courante, notamment, dans la Grèce Antique. Aujourd’hui, nous avons encore quelques traces de ces traditions au travers de superstitions, comme attribuer la venue prochaine d’un malheur à la vue d’un chat noir, l’annonce d’un décès à la vue d’un serpent, etc. Néanmoins, aucune donnée scientifique ne permet d’étayer ces affirmations, c’est pour cela qu’elles portent le nom de superstitions : « croyance irraisonnée fondée sur la crainte ou l’ignorance qui prête un caractère surnaturel ou sacré à certains phénomènes, à certains actes et à certaines paroles »19. Ainsi :
« Être superstitieux, c’est attribuer à quelque chose (une date, un objet, un lieu, une personne, une action, etc.) le pouvoir de porter malheur ou de porter chance, c’est croire de façon irrationnelle en un lien de causalité entre une action ou un événement et des « conséquences » heureuses ou malheureuses. »20
Brigitte Axelrad
Une des problématique que nous rencontrons avec l’interprétation des signes, c’est qu’elle se fait, a posteriori. Autrement dit, le signe supposé n’est jamais assez précis pour prédire un événement concret. Dans ce cas, nous avons tendance à y attribuer n’importe quel événement pouvant survenir, afin de « valider » la prédiction. Pour donner un exemple, vous êtes une personne assez superstitieuse et vous voyez un chat noir passer devant vous. S’il vous arrive un accrochage en voiture, vous allez l’attribuer au chat noir que vous avez aperçu. Cependant, vous aurez pu aussi faire le lien avec une chute dans les escaliers, une dispute, une panne quelconque, un oubli, l’annonce d’une triste nouvelle… et dans tout ça, ce pauvre chat noir n’y est pour rien, il s’agit de la capacité qu’a notre cerveau à faire parfois des liens, des corrélations entre des éléments qui n’en ont pas.
Ce phénomène repose sur plusieurs biais cognitifs bien connus, comme le biais de confirmation, qui nous pousse à retenir uniquement les éléments qui confirment nos croyances, ainsi que sur une forme de rationalisation a posteriori. Par conséquent, ce n’est pas le signe qui prédit l’événement, mais notre interprétation de l’événement qui vient donner du sens au signe après coup. Il n’y a donc, aucune raison d’attribuer à un vol d’oiseaux ou à n’importe quel événement pouvant arriver quotidiennement, un signe relatif à notre vie, à un événement futur, aussi extraordinaire pouvant être parfois le « signe » en question.
Même si cela peut sembler rassurant, psychologiquement, de penser que, quelque part, il existe quelqu’un ou quelque chose pouvant nous envoyer des signes afin de nous aider dans notre existence, cela peut aussi représenter une forme de crainte chez certaines personnes ou engendrer une forme dépendance.
En effet, certaines personnes font profession de l’interprétation des signes et sont consultés par d’autres, pleines d’interrogations sur leur avenir, à un moment de fragilité. Même si cela peut sembler anodin de consulter, un voyant, un médium, ou tout autre profession liée à une capacité extra-sensorielle, cela représente souvent un coût financier, pouvant engendrer une dépendance, une perte de repère, une perte de libre arbitre, et parfois même jusqu’à l’entrée dans une dérive sectaire. A ce jour, aucun détenteur d’un prétendu pouvoir extraordinaire, n’a pu en faire de démonstration scientifiquement validée21. Nous devons, donc, par prudence, affirmer qu’il n’existe aucun don, aucun pouvoir surnaturel, et ce jusqu’à preuve du contraire.
Néanmoins, selon l’auteur, cette lecture des signes, que nous devons développer, serait un moyen de s’approcher de l’Âme du Monde ainsi que de comprendre le Langage Universel, sans quoi il devient impossible de réaliser sa Légende Personnelle.
L’Âme du Monde
« C’est là le principe qui meut toute chose, dit-il. Ce qu’on appelle en Alchimie l’Âme du Monde. Quand on désire quelque chose de tout son cœur, on est plus proche de l’Âme du Monde. »22
En alchimie, le principe de l’Âme du Monde, peut désigner différentes choses. Néanmoins, tel qu’avancé par Paulo Coelho dans son ouvrage, elle désignerait davantage ce que les alchimistes nomment aussi la Quintessence. Il s’agirait d’un cinquième élément, au-delà de l’eau, de la terre, du vent et du feu, qui assure la cohésion du Tout. C’est-à-dire que chaque chose qui nous entoure, chaque être, l’espace, les autres planètes, etc, serait liés ensemble, formant ainsi ce que les Alchimistes nomment « Le Tout ».
Selon ces derniers : « Chaque être humain possède une part de cette âme universelle, ce qui fait dire qu’il existe une connexion subtile entre l’âme humaine et l’âme du monde. Et de fait, l’âme du monde est un concept qui ne peut parler qu’à celui qui est en voie de reconnexion avec le grand Tout. »23 Cette idée que nous possédons en nous une partie de l’Univers se retrouve aujourd’hui dans les idées du mouvement New Age, de même que l’idée selon laquelle, seule la personne initiée peut accéder à un savoir caché.
Ce concept établi, pour le dire autrement, selon le sociologue Miran Lavrič, que « premièrement, il existe un soi divin supérieur caché en chaque être humain, qui est une manifestation de la nature divine supérieure. Et deuxièmement, cette nature supérieure peut être éveillée et devenir le centre de la vie quotidienne des individus »24. Ainsi, pour paraphraser Elisabeth Feytit25, tout est relié à une source divine et chaque chose est l’expression de cette divinité, sous une forme particulière, qu’elle soit animale, végétale, minérale26. À ce jour, le consensus scientifique rejette cette affirmation. En revanche, l’on sait que cette croyance est importante dans le recrutement de nouveaux adeptes, car il est plus facile de faire croire en l’existence de la loi de l’attraction, des énergies vibratoires, et autres notions new ageuses, lorsque l’on dit à une personne qu’elle est divine, ou qu’elle est partie intégrante d’une intelligence supérieure.
Là où, pour certaines religions monothéistes, la divinité n’intervient plus dans la vie de tout à chacun, l’ouvrage de Paulo Coelho, tout comme d’autres auteurs du développement personnel, défend l’idée inverse. À savoir que, tout ce qui nous entoure, notre vie, est décidée par l’Univers dont il faudrait interpréter les signes et apprendre à comprendre son langage. Alors qu’en conclure ? Une intelligence est-elle à l’origine de notre vie, de ce qui nous entoure ? Une grande majorité des membres de la communauté scientifique rejette cette éventualité. Néanmoins, le concept même de Dieu, de l’Âme du Monde, peu importe le nom que vous lui donnez, est irréfutable et relève de la croyance, propre à chacun d’entre nous.
Même si tous les concepts évoqués par Paulo Coelho dans son ouvrage semblent flous et parfois inatteignables, il semble pourtant livrer une révélation, un secret profond en expliquant à son lecteur ce qu’est le Langage Universel, clé de compréhension du sens de la vie.
Le Langage Universel
« [L’amour], voilà, c’était le pur langage du Monde, sans aucune explication, parce que l’Univers n’avait besoin d’aucune explication pour continuer sa route vers l’espace infini. »27
« Lorsqu’on se baigne dans ce langage, il est facile de comprendre qu’il y a toujours dans le monde une personne qui en attend une autre. […] La Main qui fait naître l’Amour, et qui a créé une âme sœur pour chaque être qui travaille, se repose, et cherche des trésors sous la lumière du soleil. Parce que, s’il n’en était pas ainsi, les rêves et l’espèce humaine n’auraient aucun sens. »28
La grande révélation de l’Alchimiste de Paulo Coelho, c’est qu’il existerait un langage universel, commun à tous : l’Amour.
Même si l’amour est un sentiment que tout à chacun peut ressentir, faisant de lui un langage universel pour l’espèce humaine (même s’il n’est pas toujours exprimé, et n’est pas toujours évoqué de la même manière en fonction de la culture), il est difficile de le généraliser à toute forme de vie sur Terre. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas des formes d’attachements chez les autres espèces29. Au contraire, ces comportements ont pu être étudié à plusieurs reprises, mais cela ne permet pas pour autant de généraliser l’Amour comme étant une chose universelle. Autrement dit, l’amour n’est pas un langage universel : c’est une expérience humaine universelle, mais profondément variable dans sa manière d’être vécue et interprétée.
Le fait d’attribuer des caractéristiques particulières à l’espace humaine à d’autres espèces animales, végétales ou encore minérales, porte un nom. Ainsi, ici, Paulo Coelho fait ce que l’on nomme de l’anthropomorphisme :
« L’anthropomorphisme est l’attribution de caractéristiques du comportement ou de la morphologie humaine à d’autres entités comme des dieux, des animaux, des objets, des phénomènes, des idées et voire à des êtres d’un autre monde le cas échéant. »30
Il s’agit, en somme, d’une erreur de raisonnement. En tant qu’espèce humaine, nous recherchons et nous avons l’impression de retrouver certaines de nos caractéristiques ailleurs dans le monde vivant.
De plus, le concept du Langage Universel, se retrouve encore aujourd’hui au sein du New Age, notamment, par la formule suivante : « Tout est Amour« . Formule qui, si de prime abord, semble plutôt être une bonne chose, elle peut néanmoins avoir pour effet une mauvaise compréhension du monde qui nous entoure et, notamment des événements négatifs pouvant advenir.
Paulo Coelho ajoute, par ailleurs dans ces extraits, que l’Amour se mériterait et qu’ainsi il serait attribué à toute personne ayant suffisamment travaillé, se serait reposé et cherche des trésors. Cette information est totalement subjective et n’est absolument pas documentée par les données scientifiques. En revanche, elle peut avoir de grandes conséquences sur la psyché des individus. En effet, si vous êtes seul et que le célibat vous pèse, vous pourrez être amené à penser, avec ces quelques mots, que si vous êtes dans cette situation cela est entièrement de votre faute. Nous retrouvons, alors, à nouveau une culpabilisation de l’individu : si tu es seul, c’est que tu n’as pas assez travaillé, c’est que tu ne cherches pas de trésor, c’est que tu n’as pas accompli ta Légende Personnelle, alors que, bien évidemment tout cela n’est en rien responsable de votre célibat.
Néanmoins, cette culpabilisation est d’autant plus appuyé par l’affirmation de l’auteur, selon laquelle, chacun d’entre nous avons une âme sœur qui nous attend quelque part dans le monde. A nouveau, aucune donnée scientifique ne permet d’affirmer cette hypothèse, néanmoins l’effet que cela peut avoir sur le lecteur est le même que pour l’affirmation précédente. En effet, ce concept reposant sur des croyances culturelles et spirituelles, ne peut être étudié scientifiquement en raison de son caractère flou et non mesurable.
Cependant, si de part cet ouvrage, vous avez davantage l’envie de sortir et de découvrir le monde, vous aurez plus de chance de rencontrer de nouvelles personnes et de tisser des liens avec ces dernières, grand bien vous fasse. Or, cela ne valide pas pour autant que l’Alchimiste avait raison et qu’il existe forcément une âme sœur qui vous attend. D’un cas particulier, Paulo Coelho en tente une généralisation dans son ouvrage et, cela ne fonctionne pas toujours.
Enfin, on se rend compte que, pour l’auteur, la question de l’Amour est surtout un moyen de répondre à une question existentielle : quel serait le sens de la vie sans l’Amour ? Ces questions existentielles sont propres à chacun d’entre nous et nous essayons d’en trouver des réponses afin d’apaiser nos angoisses existentielles. Néanmoins, la vie doit-elle avoir un sens ? En a-t-elle réellement un de plus que simplement le simple fait que nous soyons en vie ?
Le Principe Favorable
« Le Principe Favorable. La chance du débutant. Parce que la vie veut que tu vives ta Légende Personnelle. »31
Dans l’Alchimiste, Paulo Coelho avance l’idée selon laquelle, lorsqu’on a identifié quelle est notre Légende Personnelle, le Principe Favorable interviendrait afin de nous aider à sa réalisation.
Nous avons vu déjà évoqué dans la première partie que la Légende Personnelle semble être un concept propre à l’auteur de l’ouvrage, ainsi que le fait qu’il n’existe aucune force sur-humaine, divine, capable d’affluer sur notre vie de manière aussi personnelle. Même si cela, à nouveau, peut paraître rassurant, de se dire que l’Univers peut nous envoyer des signes afin de réaliser notre rêve, cela, comme nous l’avons dans la partie dédiée à l’interprétation des signes, peut aussi avoir des conséquences néfastes.
Cette « chance du débutant » peut s’expliquer, à vrai dire, de deux manière :
La première étant que lorsqu’une personne débute une activité ou un projet, elle est souvent plus attentive. Et par ce simple fait, elle peut permettre d’augmenter ses chances de réussite. Attention qui décline au fur et à mesure de la connaissance de l’activité.
La deuxième étant un ensemble de biais cognitif bien connus. Nous avons plus tendance à retenir les premières victoires que les échecs suivants ou bien même les réussites suivantes, et nous ne remarquons pas les débuts ratés. Nous retrouvons à la fois, un biais de sélection, un biais de confirmation, ainsi qu’un biais du survivant (car seuls les débutants ayant réussi témoignent de cette « chance du débutant » et non pas ceux qui ont échoués).
Ces deux éléments, qui reflètent à nouveau le fonctionnement de notre cerveau, permettent de mieux comprendre la raison pour laquelle, nous pouvons avoir tendance à penser, parfois qu’une force supérieure peut être à l’origine de notre succès initial, nous poussant à poursuivre dans cette voie. Malheureusement, ce fait peut aussi avoir pour conséquence de nous faire persévérer dans un domaine qui ne nous convient pas ou qui ne nous plait pas, par exemple.
Autrement dit, ce que Paulo Coelho attribue à l’Univers relève en réalité de notre perception sélective et de notre engagement initial, et non d’une quelconque force extérieure.
En définitive, nous nous rendons compte, au travers de L’Alchimiste de Paulo Coelho, que si, la plupart du temps nous pensons que nos croyances n’engagent que nous et ne comportent aucun risque, en réalité, il n’en est rien. En effet, tout du long de cet article, nous avons pu constater que la croyance aux concepts évoqués par l’auteur peut entraîner une culpabilisation du lecteur, du croyant. Concepts que nous retrouvons largement aujourd’hui au sein des différents mouvement New Age ainsi que de ceux du développement personnel. Rappelons ici que ces concepts ont une caractéristique commune, à savoir qu’ils ne peuvent jamais être mis en défaut. Chaque échec peut être réinterprété comme un manque de compréhension des signes, un manque de volonté ou un éloignement de sa Légende Personnelle. Ce type de système est dit infalsifiable32.
Tout au long de cet article, nous nous sommes intéressé aux différentes thématiques abordées par l’auteur ainsi que leurs potentielles conséquences sur les individus. En effet, nous avons, notamment, beaucoup évoqué la culpabilisation de l’individu ainsi qu’une sur-responsabilisation de ce dernier. Nous nous rendons compte, également, que nous avons à faire à une prise de distance avec le réel, au profit d’une grille de lecture séduisante, donnant du sens au hasard, au prix d’une confusion entre perception et réalité. La problématique que nous avons essayé de mettre en exergue dans cet article, c’est que ces concepts rencontrent un fort succès auprès du public et des lecteurs, non pas parce qu’ils décrivent la réalité, mais parce qu’ils correspondent à nos besoins psychologiques : donner du sens, se rassurer et garder une forme de contrôle. C’est une forme d’abus de faiblesse.
Dans ce cas, comment prendre d’importantes décisions au sujet de notre vie, de notre santé, si nous avons une mauvaise représentation de ce qui nous entoure ? Cela ne représente-t-il pas un risque pour les individus ? La vie serait-elle vraiment aussi intrigante, pleine de surprises et parfois belles si nous savions déjà quel serait notre métier, nos fréquentations, notre avenir ? N’aurions-nous pas l’impression de perdre notre libre arbitre, notre choix à changer parfois de voie ?
Pour en savoir plus sur ces différents sujets, je vous invite à consulter les notes de bas de page ainsi que mes sources, certaines sont consultables en ligne.
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Sources :
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, 224 p. (première parution en 1988).
- AXELRAD, Brigitte, La superstition est-elle la chose du monde la mieux partagée ? In : AFIS, Le nucléaire et la guerre, Sciences & pseudo-sciences n°342, 14 avril 2023. [En ligne], consulté le 27 avril 2026 : <https://www.afis.org/La-superstition-est-elle-la-chose-du-monde-la-mieux-partagee>
- LIPSCOMB Suzannah (Dir), Histoire de la magie, Le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, GéoHistoire, 2025, 320 p.
Notes :
- WIKIPEDIA, Paulo Coelho. [En ligne] consulté le 13 mars 2026 <https://fr.wikipedia.org/wiki/Paulo_Coelho> ↩︎
- Pour en savoir plus sur le sujet du roman initiatique, je vous invite à consulter mon article sur Kilomètre Zéro, dont l’introduction est consacré à ce sujet. ↩︎
- Collectif, Histoire de la magie, Le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, GéoHistoire, 2025, p.149-153. ↩︎
- La pierre philosophale est, notamment, connue grâce à la saga Harry Potter, où elle est présentée comme un objet permettant de produire de l’or et d’accéder à l’immortalité. J.K. Rowling reprend ici des croyances réellement présentes dans certaines traditions alchimiques. ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.198 ↩︎
- Collectif, Histoire de la magie, Le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, GéoHistoire, 2025, p.134-135. ↩︎
- Collectif, Histoire de la magie, Le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, GéoHistoire, 2025, p.134-135. ↩︎
- Collectif, Histoire de la magie, Le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, GéoHistoire, 2025, p.149-153. ↩︎
- Collectif, Histoire de la magie, Le grand livre de la sorcellerie et des sciences occultes, GéoHistoire, 2025, p.149-153. ↩︎
- Selon Wikipédia : « La voyance est une prétendue capacité divinatoire à percevoir une information dans l’espace et dans le temps en dehors de l’usage des cinq sens, par perception extrasensorielle. […] La voyance est une pseudoscience mais reste une activité populaire et lucrative. » ↩︎
- Ces différentes études sont effectuées dans l’Institut du Cerveau, situé au sein de la Pitié-Salpêtrière à Paris : <https://institutducerveau.org> ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.45-46 ↩︎
- AXELRAD, Brigitte, La superstition est-elle la chose du monde la mieux partagée ? In : AFIS, Le nucléaire et la guerre, Sciences & pseudo-sciences n°342, 14 avril 2023. [En ligne], consulté le 27 avril 2026 : <https://www.afis.org/La-superstition-est-elle-la-chose-du-monde-la-mieux-partagee> ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.47 ↩︎
- WIKIPEDIA, Prophétie autoréalisatrice. [En ligne], consulté le 30 janvier 2025 : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Proph%C3%A9tie_autor%C3%A9alisatrice> ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.116 ↩︎
- Selon Wikipédia : « Un sophisme ou argument fallacieux est un procédé rhétorique, une argumentation portant en elle l’apparence de la rigueur, voire de l’évidence, mais qui est en réalité fallacieux ». ↩︎
- CORTEX, Argument d’historicité, 13 juillet 2011. [En ligne], consulté le 31 janvier 2024 : <https://cortecs.org/language-argumentation/argument-dhistoricite/> ↩︎
- WIKIPEDIA, Superstition. [En ligne], consulté le 14 avril 2026 : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Superstition> ↩︎
- AXELRAD, Brigitte, La superstition est-elle la chose du monde la mieux partagée ? In : AFIS, Le nucléaire et la guerre, Sciences & pseudo-sciences n°342, 14 avril 2023. [En ligne], consulté le 27 avril 2026 : <https://www.afis.org/La-superstition-est-elle-la-chose-du-monde-la-mieux-partagee> ↩︎
- Par exemple, il existait en France, entre 1987 et 2002 le défi zététique. Composé d’Henri Broch, physicien, Gérard Majax, magicien et Jacques Theodor, généreux donateur, ce prix avait pour but d’étudier les détenteurs de phénomènes paranormaux. Toutes les personnes participantes construisaient leur protocole de réussite avec Henri Broch et Gérard Majax. Lors de l’expérience pour démontrer l’existence d’un phénomène paranormal ou d’une compétence extra-sensorielle, Henri Broch s’assurait qu’il n’existe pas d’explication scientifique au phénomène et Gérard Majax, s’assurait, quant à lui, que n’était pas à l’oeuvre un « truc » de magicien. De ce fait, le prix n’a jamais été remporté mais d’autres continuent d’exister à travers le monde. Si le sujet vous intéresse je vous invite à consulter l’ouvrage : BROCH, Henri, Au Coeur de l’Extra Ordinaire, Book-e-book, 2006. ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.128 ↩︎
- JePense.org, L’Âme du Monde : définition, 21 novembre 2024. [En ligne], consulté le 20 avril 2026 : <https://www.jepense.org/ame-du-monde-definition/> ↩︎
- LAVRIC, Miran, Measuring new age ideas among Slovenian students, 2025. [En ligne], consulté le 12 février 2025 <https://www.academia.edu/952607/Measuring_new_age_ideas_among_Slovenian_students> ↩︎
- Elisabeth Feytit est la productrice des podcasts MetaDeChoc, disponibles sur toutes les plateformes d’écoute ainsi que sur son site Internet : <https://metadechoc.fr/> ↩︎
- Méta de Choc, Les énergies vibratoires — SCRIPT #1, 31 juillet 2020 : Les énergies vibratoires — SCRIPT #1 ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.152 ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.153 ↩︎
- Aujourd’hui, un pan de la recherche scientifique s’attache à la recherche au sujet de ce que peuvent ressentir les animaux. En 2012, notamment, un groupe de neuroscientifiques a signé la Cambridge Declaration on Consciousness, une déclaration publique affirmant que de nombreux animaux possèdent les bases neurologiques nécessaires à des états conscients. Il ne s’agit pas ici d’une méta-analyse, ni d’une conclusion d’une étude, mais elle s’appuie sur un ensemble d’informations recueillies suite à de nombreuses études s’intéressant au comportement animal. ↩︎
- Wikipédia, Anthropomorphisme. [En ligne], consulté le 27 avril 2026 : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropomorphisme> ↩︎
- COELHO, Paulo, L’Alchimiste, J’ai Lu, 2021, p.88 ↩︎
- Pour en savoir plus sur la nation de falsifiabilité théorisé, notamment, par Karl Popper, je vous invite à lire mon article au sujet de Science et Vérité, de Matthieu Longobardi. ↩︎


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