« Les Mystères de France » Jean-Michel Cosson ~ Chapitre 4 : Les disparus de Peyrebeille


Mystères, mystères,… vraiment ?

Qui est Jean-Michel Cosson ?

Selon la dernière de couverture de l’ouvrage lui-même, Jean-Michel Cosson est « professeur d’histoire-géographie […]. Il se passionne pour le XXe siècle, ainsi que pour l’histoire « non-officielle » »1. Il est l’auteur de divers ouvrages sur le thème des mystères et mythes de l’histoire de France, mais aussi sur l’histoire de l’Aveyron.
Il est également présent dans la vie politique, puisque ce dernier est conseiller municipal de la ville de Rodez depuis 2008.

Les Mystères de France

L’ouvrage Les Mystères de France, paru en 2009, aux éditions De Borée, est une compilation d’histoires, plus ou moins mystérieuses, plus ou moins connues de l’Histoire de France. L’auteur y balaye beaucoup de sujets, allant des alignements de Carnac, au trésor de l’abbé Saunière2, des apparitions de la Vierge à celles des ovnis, jusqu’au cas qui nous intéresse aujourd’hui à savoir : l’Affaire de l’Auberge Rouge de Peyrebeille …

Résumé du chapitre « Les disparus de Peyrebeille »

En Ardèche, sur le chemin menant dans un sens à Aubenas et dans l’autre au Puy-en-Velay, se trouve une auberge, connue, depuis 1951 et la sortie du film L’Auberge Rouge avec Fernandel, sous le nom de l’Auberge Rouge.

L’histoire débute en 1831, lorsque le corps d’un certain Enjolras est retrouvé dans un précipice à quelques kilomètres de la fameuse auberge, située sur la commune de Lanarce. Pour certaines personnes, aucun doute, Enjolras revenant de la foire est passé devant l’Auberge où il s’est arrêté. De là, la conclusion est rapide à faire, les époux Martin, propriétaire des lieux et leur domestique, Jean Rochette, sont accusés du meurtre de l’homme retrouvé plus loin. Lorsque la justice s’empare de cette affaire de nombreux autres témoignages sont rapportés, concernant des vols, des agressions, des assassinats. Ces éléments, ajoutés à l’affaire, vont faire des Martin, des meurtriers en série, puisqu’une cinquantaine de victimes, au total, sont rapportées, lors de l’enquête.

« En 26 ans, les propriétaires de l’auberge avaient tué une cinquantaine de clients. »3

Propos tenus lors de la visite guidée de l’Auberge de Peyrebeille, rapportés par Thierry Boudignon

Le couple Martin a-t-il fait, réellement, une cinquantaine de victimes ?

C’est en 1808 que Pierre Martin et son épouse, Marie Breysse, héritent du terrain appartenant au père de cette dernière, à Peyrebeille.
Passage nécessaire pour les personnes qui se rendent de la partie Sud du département à Pradelles et Langogne, le village est régulièrement traversé par des voyageurs en quête d’une halte. Depuis le XVIe siècle, ces derniers trouvent lits et repas à Peyrebeille dans une première auberge construite sur un terrain appartenant, à l’origine, aux moines de Mazan.

« Mais ce fut Pierre Martin qui, en 1818, donna le véritable coup d’envoi du développement de Peyrebeille. Installé dans le hameau depuis une dizaine d’années comme fermier et aubergiste, il avait sans doute compris la valeur commerciale de l’emplacement, ce qui l’incita à faire construire une nouvelle auberge. »4

Thierry Boudignon
Carte postale de l’auberge de Peyrebeille en 1923.

Ainsi, le couple Martin entreprit de construire une auberge, dont le bail d’exploitation est détenu par un certain Louis Galland, proposant aux passants qui le désirent des chambres et des repas. L’établissement obtint très vite une bonne réputation. Les voyageurs y mangent à leur faim et dorment correctement à un prix raisonnable, si bien que les affaires deviennent rapidement florissantes pour le couple.

L’Affaire de Peyrebeille ayant eu lieu dans un petit village, en Ardèche, et face à la multitude d’autres lieux cités dans cette affaire, cette carte se donne pour objectif de vous aidez à vous retrouver spatialement.

Le point noir situe l’Auberge de Peyrebeille.

Crédit : Google Maps

Alors que penser de cette affaire dont le dossier d’instruction n’a jamais été retrouvé ? Véritables crimes en série dans le but d’enrichir le couple Martin ou racontars d’une population, avide d’affaires criminelles, souhaitant la fin de l’auberge ? Enquêtons !

Au commencement : le décès de Jean-Antoine Enjolras

« En ce mois d’octobre 1831, sa famille, inquiète de son absence, se livra aux plus actives recherches pour le retrouver. »5

Thierry Boudignon

Mi-octobre 1831, la famille Enjolras, vivant dans les environs de Saint-Paul-de-Tartas, non loin de Peyrebeille, s’inquiète de la disparition de Jean-Antoine. Ce dernier s’étant, potentiellement, rendu à la foire de Saint-Cirgues, le 12 octobre 1831, n’a pas donné de signes de vie depuis. Les recherches menées pour le retrouver restent, dans un premier temps, internes à la famille Enjolras. Néanmoins, suite à des rumeurs, selon lesquelles Jean-Antoine aurait été aperçu proche de Peyrebeille, ses neveux décidèrent de saisir le juge de paix Étienne Filiat-Duclaux.

Ce dernier se rendit dans l’auberge, où les racontars indiquent que l’homme a pu y faire une escale le 25 octobre 1831. Étonnamment, lors de sa visite, le juge ne consulta pas le registre des clients, pourtant tenu depuis 1821 par Louis Galland, le gérant de l’auberge. Néanmoins, il interrogea ce dernier qui déclara ne pas avoir vu l’homme disparu. Les recherches n’ayant pas donné de résultats, aucun procès-verbal ne fut rédigé à la suite de cette visite.
L’affaire aurait pu en rester là…

Cependant le lendemain, 26 octobre 1831, selon certaines sources, ce sont les neveux d’Enjolras qui firent la découverte d’un corps, en contre-bas d’un précipice, à une dizaine de kilomètres de l’auberge, au sud de Lanarce. Ils l’identifièrent de suite comme étant celui de leur oncle, disparu quelques jours auparavant.

« Jean et Jean-Baptiste Enjolras ont déclaré (le 27 octobre 1831 à 17h) que Enjolras, Jean-Antoine, est décédé pour l’avoir trouvé mort hyer au soir à 5 heures, au lieu appelé rang Courbier au territoire de Concoules, commune de Lespéron. »6

Archives Départementales de l’Ardèche

Pour eux, la découverte du corps confirme le seul et unique témoignage qu’ils ont entendu, et selon lequel Jean-Antoine aurait été assassiné par Pierre Martin dans l’auberge avant d’être jeté au bord de l’Allier. Néanmoins, et comme le souligne Thierry Boudignon, dans son ouvrage dédié à ce sujet7, découvrir un corps dans ces circonstances, à cette époque, était plutôt courant. Alors comment expliquer une telle affaire ?

Le rôle de la rumeur publique

« En matière de preuves, il sera surtout question d’histoires échafaudées à partir de la rumeur publique. »8

Thierry Boudignon

L’on comprend, alors, que le commencement de l’affaire de l’Auberge Rouge, comme elle sera nommée plus tard, débuta par un seul et unique récit. Néanmoins, et de manière très rapide, dans cette France de la Monarchie de Juillet9, les rumeurs s’emparent de cette dernière et de nombreux autres témoignages de tentatives d’assassinat s’ajoutèrent au dossier.
Cet élément est, déjà, rapporté au moment de l’instruction de l’affaire, puisque l’on constate une évolution dans la manière dont fut racontée cette histoire :

« Le procureur du roi signale d’ailleurs que la rumeur publique s’est développée en deux temps. Il fut d’abord question d’un simple décès, puis d’un assassinat. »10

Thierry Boudignon

Et cet assassinat, la rumeur publique l’attribue, dans un premier temps, à Pierre Martin, Jean Rochette, son domestique, et André Martin, son neveu, qui furent arrêtés, pour ce motif, le 26 novembre 1831. André Martin sera, finalement, acquitté puisque l’enquête établira qu’il n’était pas présent au moment des faits. Marie Breysse, quant à elle, ne sera inquiétée dans l’affaire qu’à partir de 1832 du fait d’un seul et unique témoignage, inconnu jusqu’à cette date.

Mais alors, pourquoi le couple Martin ?
Selon les témoignages et les documents de cette époque, Antoine Enjolras ce serait11 rendu dans l’auberge de Peyrebeille afin de s’entretenir avec Pierre Martin avec qui il devait régler quelques affaires. Ce dernier, pour les habitants du lieu-dit et des alentours, était homme à se défendre hardiment et à protéger ses intérêts12. Cette attitude a pu pousser certaines personnes à avoir des ressentiments envers lui. Du moins, elle n’a pas contribué à le rendre aimable auprès de ces contemporains. Néanmoins :

« Pour que Pierre Martin soit personnellement mis en cause, il fallait que la rumeur se précise. Jalousies et rancœurs se déchaînèrent alors sur le plateau, attisées peut-être par l’attitude de Pierre Martin lui-même. »13

Thierry Boudignon

Il est important de noter ici que dans cette intrigue, aucune preuve matérielle ne viendra jamais étayer ces accusations. Ainsi, le dossier fut instruit uniquement sur la base de témoignages, qui malgré leur nombre très important, ne concordent pas entre eux et sont parfois incohérents, comme nous l’apprennent les comptes-rendus de l’instruction et du procès.
À titre d’exemple, l’un des premiers éléments qui marquent la découverte de cette affaire, c’est que tous les témoignages s’accordent sur un fait : les crimes avaient lieu dans l’Auberge de Peyrebeille. Cependant, rien que sur ce premier point, un doute plane, car le couple Martin ne vivait plus dans l’Auberge depuis 1830. Dans ce cas, comment expliquer ces témoignages si ce n’est par l’échauffement et la montée de la rumeur publique s’auto-alimentant et s’auto-convaincant, elle-même.

D’autant que ce genre de récits dans la région, et à cette époque, était plutôt monnaie courante. En effet, comme le rapporte Thierry Boudignon dans son ouvrage, L’Auberge Rouge14, d’autres propriétaires d’auberges se sont, eux aussi, vu accuser du pire.

Néanmoins, cette rumeur publique est, également, alimentée par un climat général de révoltes.

Un contexte de révoltes

La France, au début du XIXᵉ siècle est marquée par une forte instabilité politique. En 1815, la défaite de Napoléon Ier et de son armée à Waterloo met fin au Premier Empire et ouvre la voie à la Restauration, avec le retour de Louis XVIII sur le trône. Durant cette même année, Napoléon Ier fit un bref retour au cours d’une période qui prit le nom des Cent-Jours.
À la mort de Louis XVIII, en 1824, son frère, Charles X, lui succède et mène une politique autoritaire, marquée par un retour des valeurs de l’Ancien Régime. Ce conservatisme déclenche la révolte de juillet 1830, connue sous le nom des Trois Glorieuses qui a pour conséquence l’abdication de Charles X au profit de son cousin, Louis-Philippe d’Orléans, proclamé “roi des Français”15. L’affaire de Peyrebeille se déroule durant son règne, lors d’une période que l’on nomme la Monarchie de Juillet.

Mais ce siècle est aussi celui durant lequel la France et plus largement l’Europe découvrent l’industrialisation. Elle marque le début du remplacement de l’homme, pour certaines tâches et certains métiers, par la machine. Ainsi, beaucoup perdent leur emploi ou sont obligés de trouver une autre voie. Les coûts de production diminuent et, par conséquent, les salaires baissent également. Face à cette situation précaire et face à ce changement de mode de vie que rencontrent les Français, dans un pays encore très rural, les révoltes éclatent.

De ce fait, la région de Lyon, est le théâtre de la révolte des Canuts.
Ayant lieu, pour la première fois, le 21 novembre 1831, l’année même où notre affaire débute, cette insurrection rencontre un écho important dans la région. Menée par les ouvriers et artisans fabriquant, notamment, de la soie, ce soulèvement revendique la garantie du salaire face à des négociants qui voient constamment le marché à la baisse, en raison de la libéralisation de l’économie. Cette révolte marque le début d’autres soulèvements ouvriers sur tout le territoire français d’alors.

Dans les territoires plus reculés des grandes villes, comme à Peyrebeille, ce sont les lois forestières, adoptées sous le règne de Charles X, qui suscitent l’émoi des contemporains.
Ces lois font suite à un constat selon lequel les forêts, représentant alors 16 % du territoire français, sont mal au point, tandis qu’elles représentent une ressource extrêmement importante. Ce code a pour conséquence de réduire les droits des paysans sur les forêts :

 » [Il] prive en effet un certain nombre d’habitants de bois mort pour le chauffage, de feuilles mortes utilisées pour les animaux dans les étables ou comme engrais, de bruyères et de genêts qui servent de fourrage, du pacage pour le bétail et de la cueillette des baies et fruits sauvages et de champignons. »16

Daniel Peter

L’Ardèche étant une région très boisée, les tensions entre les scieries qui, de fait, ont l’exclusivité sur la tenue des forêts, et les habitants des villages sont très présentes, impactent la vie en société et donnent lieu à la Révolte des coureurs de bois.

L’on comprend mieux dans quel contexte se déroule l’Affaire de Peyrebeille. Un contexte de conflits de classes sociales, pour l’obtention de certains droits, contre la perte d’autres, alimenté par l’incompréhension de l’enrichissement des uns au détriment des autres. De ce fait, le couple Martin devint l’ennemi numéro 1, malgré leur richesse toute relative de propriétaires fonciers, dont les biens devaient représenter entre 40 et 50 000 francs17.

Cependant, cet élément, qui enrobe de manière très importante l’affaire du couple Martin, n’est pas prit en compte lors de la tenue de leur procès, malgré la mention dans certaines sources, appuyée par l’agitation manifeste du public lors des audiences.

Le procès et les condamnations

« Le 26 novembre 1831, les brigades à pied de Montpezat, de Lanarce et celle à cheval de Mayres se sont réunies pour opérer l’arrestation de deux prévenus d’assassinat« 18

Archives Nationales

Le 20 novembre 1831, soit presque un mois après la découverte du corps identifié comme étant celui d’Enjolras, un mandat d’amener19 fut rédigé en vue de procéder à l’arrestation des suspects qui eut lieu, le 26 du même mois. En attente de leur procès, qui débuta le mardi 18 juin 1833, les Martin furent transférés à la maison d’arrêt de Largentière.

Pendant cet emprisonnement, Pierre Martin gardait un œil très attentif sur ses affaires, qu’il avait confié, dans un premier temps à sa femme. Cet élément témoigne du fait qu’à aucun moment, au début de son arrestation, Pierre Martin ne craignait que sa femme ne soit inquiétée. Il était persuadé, que la vie reprendrait son cours et il gérait ses affaires comme si de rien n’était. A un détail près, à savoir qu’il va se détacher de Louis Galland, alors gérant de l’Auberge, qui profita de l’emprisonnement du propriétaire pour ne plus reverser son dû.

Au total, l’instruction de l’affaire des Martin s’étendit sur onze mois, de décembre 1831 à novembre 1832. Instruction durant laquelle près d’une centaine de témoins furent entendus, dont seulement 8 attestaient avoir été présents au moment des faits, les autres rapportant uniquement ce qu’on leur avait raconté.

Le supposé mode opératoire du couple Martin, au fur et à mesure des interrogatoires, devint plus précis et fut répété par les appelés à la barre. Les victimes dont on ne connaît pas l’identité à chaque fois, se trouvaient dans le grenier à foin20, l’arrivée des Martins occasionnait un tapage nocturne. La victime était alors, potentiellement ébouillantée, avant d’être assommée, tuée puis transportée dans une fosse. Le tout sans qu’il n’y ait jamais de dépôt de plaintes, que se soit de témoins, de victimes ayant échappées à ce soir, de proches s’inquiétant de la disparition de ces dernières ou d’autres corps retrouvés. De par cette absence, nous pouvons douter de la sincérité desdits témoignages.

Néanmoins, pour comprendre le déroulement d’un tel procès, il semble intéressant de revenir sur la manière dont sont instruites les affaires au XIXe siècle.

En effet, à cette époque, ce qui prédomine dans la façon de faire la justice, ce sont les témoignages. Pour ce faire, les juges procédaient à des interrogatoires, à la fois des inculpés et des témoins. Rares étaient les preuves matérielles. Ainsi, chacun peut y aller de sa petite histoire, qui pour faire condamner un voisin un peu trop encombrant, qui pour se débarrasser d’un concurrent, etc. Les rumeurs, ragots et autres commérages trouvent, alors, une oreille particulièrement attentive dans ce genre de contexte et d’affaire juridique.

Un procès avait lieu en présence de la cour, des jurys, des accusés, des témoins et du public, particulièrement agité lors de cette affaire. Le jury représentait, théoriquement, l’élément populaire. Cependant, pour ce faire, à l’époque de la Monarchie de Juillet, il fallait s’acquitter du cens, une redevance de 200 francs. Par conséquence, le jury était majoritairement composé de notables, classe sociale étant en capacité de payer cette taxe.

Dans l’affaire de l’Auberge Rouge de Peyrebeille, on constate que l’enquête va s’échiner à démontrer l’hypothèse de départ, à savoir que « le couple Martin est coupable d’assassinat(s) » plutôt que d’essayer de la démonter.

« En réalité, la recherche de la vérité – au sens de vérité objective – n’était pas la préoccupation majeure de la justice à l’époque. Il s’agissait surtout, dans l’esprit des magistrats, de construire un discours suffisamment cohérent pour répondre à l’attente de ce que l’on pensait être l’intérêt de la société.« 21

Thierry Boudignon

Ainsi, tous les éléments venant confirmer cette hypothèse vont venir compléter le dossier et tout ce qui pourrait l’infirmer va être laissé de côté, malgré les témoignages allant dans le sens de l’honnêteté de Pierre et Marie Martin. C’est ce que l’on nomme le biais de confirmation.

C’est dans la nuit du 25 au 26 juin 1833 que le procès du couple Martin, ainsi que celui de leur domestique Jean Rochette s’acheva. Le procès conclu la chose suivante : les susnommés sont déclarés coupables d’assassinats et de tentatives d’assassinat et sont condamnés à la peine capitale.

Persuadés d’être innocents dans cette affaire, les Martin et leurs avocats font appel de cette décision auprès de la Cour de cassation dont l’audience eut lieu le 12 août 1833, puis lors d’un recours en grâce auprès du roi Louis-Philippe qui le rejeta le 18 septembre de la même année, dans le but de faire un exemple22. Sans plus aucun autre recours possible les Martin et Jean Rochette partent de Privas le 1er Octobre afin d’être exécutés le lendemain sur la place de Peyrebeille, non loin de leur auberge.

Les sources de l’époque divergent sur le nombre de personnes présentes au moment de l’exécution, puisque ces dernières avaient lieues en public. Néanmoins, on s’accorde à dire qu’environ 4 000 personnes se sont retrouvées pour assister aux derniers instants des condamnés.

Alors que penser de cette affaire ?

De par la disparition du dossier d’instruction, il est difficile d’en tirer des conclusions définitives. Néanmoins, par les éléments que nous avons avancés précédemment, nous pouvons douter de la réelle culpabilité du couple Martin dans la mort d’Antoine Enjolras et d’autant plus dans celles des autres assassinats qui leur ont été attribués tout au long du procès.

Enfin, l’affaire de l’Auberge Rouge de Peyrebeille ne prit pas fin au moment de l’exécution des condamnés. En effet, à peine inhumés dans le cimetière le plus proche, les crânes des victimes furent déterrés. Pourquoi ? En raison d’une pseudo-science très répandue à l’époque, à savoir la phrénologie. Selon cette pratique, le cerveau serai divisé en zones correspondant à des traits moraux (violence, cupidité, bienveillance, etc.). Ainsi, l’examen d’un crâne permettrait de déterminer la personnalité, et dans le cas qui nous occupe, la criminalité d’un individu.

Mis au courant, très rapidement de la violation des sépultures du couple Martin et de Jean Rochette, la police débuta de sérieuses investigations qui permirent de retrouver ces crânes :

« Aujourd’hui encore, les crânes des suppliciés et les moulages de leurs têtes sont conservés, et, à l’occasion, exposé au musée Crozatier du Puy-en-Velay. »23

Thierry Boudignon

Les mécanismes observés dans la condamnation du couple Martin — rumeurs amplifiées, raisonnement à charge et faible exigence de preuves — ne sont pas propres à cette affaire ni à cette époque. Ils réapparaîtront, plus tard, dans d’autres erreurs judiciaires majeures, dont l’affaire Dreyfus constitue l’exemple le plus connu.

Face à une rumeur devenue envahissante, à un public agité et à un climat de conflits économiques et politiques, que nous avons évoqué plus haut, la justice semble avoir répondu à un besoin d’apaisement collectif. L’affaire de Peyrebeille invite ainsi moins à trancher définitivement sur la culpabilité des Martin qu’à interroger le rôle joué par la justice dans un contexte qui ressemble à un moment de panique morale24.

Pour en savoir plus au sujet de cette affaire qui suscite toujours autant d’intérêt, notamment en Ardèche, je vous invite à consulter les notes de bas de page ainsi que mes sources, certaines sont consultables en ligne. Si le sujet vous intéresse vraiment et que vous souhaitez, davantage, pousser la recherche, je vous invite à lire en premier lieu, l’ouvrage de Thierry Boudignon, aux éditions du CNRS : L’Auberge Rouge.


Envie d’en parler ? Vous pouvez laisser un commentaire ou échanger dans la section « On papote ? »


Sources :

  • COSSON, Jean-Michel, Les Mystères de France, De Borée Editions, 2009, 382 p.

  • BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, 237 p.

Pour aller plus loin :

Notes :

  1. COSSON, Jean-Michel, Les Mystères de France, De Borée Editions, 2009. 382 p. ↩︎
  2. J’ai déjà dédié un article à l’histoire de l’abbé Saunière, sur ce blog, que vous pouvez retrouver ici. ↩︎
  3. Propos tenus lors de la visite guidée de l’Auberge de Peyrebeille, rapportés par Thierry Boudignon. In : BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.10 ↩︎
  4. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.27 ↩︎
  5. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.19 ↩︎
  6. Archives Départementales de l’Ardèche 4 E 142/6*, citée dans BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.36 ↩︎
  7. Il s’agit de : BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.35 ↩︎
  8. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.90 ↩︎
  9. Le début du XIXᵉ siècle est marqué par une forte instabilité politique. En 1815, la défaite de Napoléon Ier à Waterloo met fin au Premier Empire et ouvre la voie à la Restauration, avec le retour de Louis XVIII sur le trône. Cette même année connaît une brève parenthèse, les Cent-Jours, durant laquelle Napoléon reprend le pouvoir avant d’être définitivement vaincu.
    À la mort de Louis XVIII en 1824, son frère Charles X lui succède et mène une politique autoritaire, marquée par un retour vers les valeurs de l’Ancien Régime. Ce conservatisme déclenche la révolte de juillet 1830, connue sous le nom des Trois Glorieuses. À son issue, Charles X abdique et cède la place à son cousin Louis-Philippe d’Orléans, proclamé “roi des Français”. Son règne, de 1830 à 1848, prend le nom de Monarchie de Juillet, en référence au mois de cette révolution. ↩︎
  10. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.35 ↩︎
  11. Selon les documents de l’époque, rien, hormis quelques témoignages se contredisant, ne permet d’attester qu’Enjolras a bien rendu visite à Pierre Martin, la nuit du 12 au 13 octobre 1831. ↩︎
  12. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.45 ↩︎
  13. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.45 ↩︎
  14. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007 ↩︎
  15. Et non plus « Roi de France » comme c’était le cas jusqu’alors. ↩︎
  16. Daniel Peter, Naître vivre et mourir dans l’Outre Forêt, Cercle d’histoire et d’archéologie de l’Alsace du Nord, 1995 – 287 pages, p. 254. Cité sur la page Wikipedia : Code Forestier (France), [En ligne], consulté le 1er janvier 2026 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Code_forestier_(France)#cite_ref-8 ↩︎
  17. Pour l’époque, il s’agit d’une somme confortable mais cohérente pour un propriétaire de plusieurs maisons ainsi que d’une Auberge, qui plus est, tournait à plein régime. L’assassinat de quelques victimes, pour gagner supposément quelques milliers de francs, devient donc incohérente. ↩︎
  18. Archives Nationales F/7/3923, citée dans BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.50 ↩︎
  19. Ce document n’a pas été retrouvé à ce jour. Ce sont les compte-rendus des instructions qui le mentionnent. ↩︎
  20. Quelques témoignages rapportent que les occupants du grenier à foin étaient des occupants non déclarés de l’Auberge. En effet, pourquoi prendre cette place lorsque des chambres sont à disposition dans l’Auberge. Cette occupation illégale peut expliquer les conflits survenus avec le couple Martin découvrant un inconnu chez eux, sans payer. ↩︎
  21. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.147 ↩︎
  22. Nous l’avons dit plus haut, Louis-Philippe est le premier roi des Français, de la première monarchie constitutive. Son régime peine à s’installer notamment dans les milieux très ruraux où se trouvent de nombreux anti-révolutionnaires, à l’origine de révolte. Pour le monarque, la condamnation du couple Martin devient, alors, un outil pour assoir son pouvoir auprès de la population locale. ↩︎
  23. BOUDIGNON, Thierry, L’Auberge Rouge, CNRS Editions, 2007, p.230. ↩︎
  24. « Selon Stanley Cohen, une « panique morale » se produit quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d’une société » », cité sur la page WIKIPEDIA, Panique morale, [En ligne], consulté le 13 janvier 2026 : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Panique_morale> ↩︎



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